Noel 53

C’était demain…

La Chronique Cinéma de Claude Guilhem

Noel 53

La France grelottait en ce pénible hiver 1953/1954.

Un Frère capucin, Henri Grouès, que tout le monde nommerait bientôt familièrement l’abbé Pierre lançait à la radio son courageux appel : « Mes amis au secours… » C’était le 1° février, et dès le lendemain une sorte  d’insurrection de la bonté se levait. Les dons affluaient par centaines de milliers de francs. Charlie Chaplin, en versant deux millions, déclarait : « Je ne les donne pas, je les rends. Ils appartiennent au vagabond que j’ai été, et que j’ai incarné au cinéma ».

Mais nous n’étions que le matin du jeudi 24 décembre 53. J’avais 7 ans, et avec les enfants du personnel des cinémas toulousains j’étais invité à fêter Noël au Gaumont-Palace de la place Wilson. Notre petite troupe « VIP » s’installa donc  dans les fauteuils du premier balcon (joliment appelée la Corbeille) pour voir quelques attractions sur scène, puis assister à la projection de la Palme d’Or du court-métrage Crin-Blanc d’Albert Lamorisse.

Dans cette salle je me sentais « chez moi » Il faut dire que grâce à la toute puissance paternelle, du moins le ressentais je ainsi, j’avais accès à ces lieux mystérieux « interdits au public ». Parmi ceux-là, outre les coulisses, était la cabine de projection. Ici régnait Papa, là haut, tout en haut du grand vaisseau.

Si les chefs d’orchestre et les magiciens ont une baguette, mon père était un peu les deux. Nul n’avait comme lui le secret d’amener le spectacle : l’ombre qui gagne lentement, le rideau qui flamboie et peu à peu se fond dans une couleur vous préparant à recevoir l’image, et quand enfin elle vient c’est un enchantement.

Cette cabine, c’était à mes yeux une sorte de sanctuaire. Grands tableaux de marbre, interrupteurs de cuivre rutilant, sol en briques rouges où se mirait le grand ampli et ses voyants multicolores. Pour circuler autour des gros projecteurs noirs il fallait, sous peine de réprimande, poser ses pieds sur des patins  feutrés. Odeur des films  manipulés uniquement avec des gants ; surveillance constante du réglage des lanternes à arcs …

Et maintenant, «  que reste t il de tout cela dites le moi », chante Trénet.

Un rêve baigné d’arc en ciel, un souvenir de tout ce qui fut et ne reviendra pas. Et mon père qui refuse de s’en souvenir.

Vous lui devez peut-être quelques belles séances de cinéma d’il y a 40, 50, ou 60 ans ; vous l’aviez oublié ?  Voila qui est réparé. Moi je ne l’oublie pas !

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